Affaire France Télécom : et si les sciences sociales faisaient bouger les lignes ?

Mis à jour : févr. 27

Questionnant la place des sciences humaines et sociales (SHS) dans un espace où chacun peut faire valoir sa propre opinion, cet article voudrait modestement mettre en lumière, à travers l’affaire France Télécom, que le travail de recherche peut parfois s’avérer payant (cf. la récente reconnaissance juridique du «harcèlement moral institutionnel») ; que si certaines entreprises tentent de disqualifier la démarche scientifique en raison de la menace que celle-ci peut faire peser sur la rationalité d’entreprise , les stratégies de ces dernières peuvent néanmoins s’avérer redoutables, même sur des sujets aussi graves que le suicide en entreprise. Illustration d’un mauvais procès fait aux SHS par les dirigeants de France Télécom …

Le déclin des sciences humaines et sociales (SHS) dans l’espace des raisons

Il y a quelques temps, lors de discussions passionnées sur le travail et la place des sciences humaines et sociales dans nos sociétés, il m’apparaissait que, dans l’esprit de beaucoup, semblait être réglé le sort des disciplines qui prétendent encore, par la méthode, rechercher quelque chose comme une connaissance. Pris que nous sommes dans les mailles du tout numérique, chacun s’arrange la vérité faisant valoir sa propre réalité ! A quoi pourrait bien servir, par exemple, l’ontologie sociale[1] lorsqu’elle rappelle l’évidence, à savoir qu’une pièce de monnaie est avant tout un objet circulaire et métallique transformé en objet social par l’opération du collectif ? Ne pourrait-il pas tout à la fois s’agir, en vrac, d’un moyen de paiement, d’une compensation pour le travail fourni ou d’un attribut de la richesse ? Ne faut-il pas paisiblement céder au relativisme pour admettre enfin que, dans l’espace des raisons, croyance, opinion et vérité se confondent et se valent ? Quant à l’objectivité du scientifique[2] – si magnifiquement illustrée par Max Weber[3] – ne devrait-elle pas tout simplement être rangée dans le tiroir des mythes scientifiques au bénéfice d’une démocratie dans laquelle chaque opinion s’exprime de manière égalitaire dans l’espace public ? Après tout, les disputes et les querelles sont monnaie courante au sein même des SHS[4], donnant ainsi de bonnes raisons de les qualifier de semble-science, voire de simples avis. L’incertitude quant à leur scientificité s’accentue d’autant plus fort lorsque le politique ou les réseaux sociaux se chargent de leur ravaler la façade en leur prêtant des ambitions politiques diverses. Assistons-nous à la mort programmée de l’autorité scientifique ?

Altérées dans leur capacité à influencer la société vu le flot assourdissant d'opinions, les SHS peuvent-elles espérer trouver une oreille plus attentive du côté des entreprises ?


La « production culturelle de l’ignorance » : l’arme des entreprises face à la menace scientifique !

Pour sûr, le travail de recherche est malmené par certaines grandes entreprises. Comment ? Par la « production culturelle de l’ignorance », concept développé au XXe siècle par l’historien Robert Proctor[5]. L’ignorance n’y est plus exclusivement envisagée comme la frontière d’une théorie de la connaissance visant à rechercher ce qu’il est possible de tenir pour vrai et comment, ni comme une zone d’ombre que la science[6] viendrait un jour éclairer, mais comme le résultat d’une intention politique visant à discréditer le travail scientifique par l’instrumentalisation du doute.

Décrédibilisation, évocation de faits alternatifs, censure et désinformation, constituent le fer de lance des entreprises menacées par le diagnostic scientifique et touchent des sujets aussi divers que « l’amiante, le réchauffement climatique, l’utilisation de certains plastiques, la migration des savoirs des colonies vers les métropoles, les nanotechnologies, les cellules souches [7]».

Plus de concret ? Bien sûr ! La stratégie mise au point par l’industrie du tabac dans les années 50 en est un exemple fameux. Afin de désavouer les conclusions médicales sur la nocivité du tabac, comme l’expose le philosophe Mathias Girel, commentateur chevronné de l’œuvre de Proctor, « l’industrie du tabac […] a tenté de de bâtir une controverse de toutes pièces, de brouiller une connaissance constituée et de rassurer le consommateur [8] ».

L’affaire France Télécom : la mise en pratique d’une stratégie visant à discréditer les SHS

Quel peut donc bien être le rapport de tout ceci avec l’affaire France Télécom ? L’on connait tous la très médiatique et tragique affaire pour la vague de suicides ayant eu cours à l’été 2009 au sein de l’entreprise. Les sciences sociales étaient de la partie et ont eu, à plusieurs reprises, l’occasion d’exposer le malaise et la souffrance des salariés de la firme. Pourtant, l’esprit scientifique n’a pas, semble-t-il, été entendu par les hauts dirigeants. Les sciences sociales n’auraient-elles pas connu le sort que réserve la rationalité d’entreprise à toute démarche dont le résultat pourrait expliciter quelques pratiques tacites inavouables ?

Le témoignage de la sociologue Danièle Linhart, dans un article de 2015, semble donner corps à l’affirmative. Intervenante lors d’un sommet RH en tant que membre du comité scientifique de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom, la sociologue, après avoir exposé sa théorie sur les liens de causalité entre Change Management, mal-être au travail et suicide, se voit interpellée par un cadre proche de la direction d’Orange (anciennement France Télécom). Ce dernier lui rétorque ceci : « Mais vous savez, tout cela c’est du passé pour nous maintenant, on n’en est plus là du tout. Vous retardez de deux ans [9]». Plus fort que le doute instillé quant à la toxicité de l’organisation managériale, c’est la légitimité scientifique elle-même qui est atteinte, en témoigne la réaction de la sociologue : « Je suis donc dépassée ! J’ai un temps de retard ! Le temps d’élaborer un brin de théorie à partir d’enquêtes de terrain et voilà que la réalité vous fait faux bond, qu’elle s’est transformée au point de sortir du cadre de votre analyse [10] ».


L’insoutenable scientisme de France Télécom ou l’art de minimiser les impacts du management sur les conditions de travail

Il est, en effet, un élément du procès moins débattu dans la sphère publique et qui pourtant mérite une attention toute particulière. Cet élément pose la question de la place de la parole scientifique et du rôle des sciences (humaines et sociales en l’espèce) dans la prise de conscience du mal-être au travail.

Pour rappel, entre 2009 et 2010, le cabinet d’étude Technologia[11] (composé de sociologues, psychologues du travail, médecins, etc.), missionné par les syndicats sur proposition de la direction de France Télécom, était chargé, pour faire suite aux suicides, de mener une enquête sur les conditions de travail. Si cette étude fait notamment état d’une « ambiance de travail tendue, voire violente [12] », le prétoire était témoin, lors de l’audience du mardi 11 juin 2019, de la mise en concurrence de la science contre la science. Mais de quelles sciences était-il question ? Face au dramatique constat pointé par l’étude Technologia, la défense de France Télécom faisait valoir ses « enquêtes maison » insistant sur une « ambiance radieuse, d’un niveau de satisfaction rassurant dans les rangs de l’entreprise [13]». L’écart abyssal entre ces deux études ne pouvait alors laisser place qu’à la sidération : est-il seulement possible que deux études, produites à six mois d’intervalle, se fassent les témoins de situations si divergentes du point de vue du mal-être ? Jouant sur l’opacité des sciences sociales dont les principes et les méthodes sont souvent méconnus du grand public, un boulevard s’ouvrait pour la défense de France Télécom. En toute rigueur, il fallait, dans un premier temps, rendre douteuses, voire caduques, les conclusions de la partie adverse. Pour ce faire, rien de plus simple : créer la controverse en infirmant la thèse du mal-être. Les « enquêtes maison » tombaient à pic. Louis-Pierre Wenès (numéro 2 du groupe) affirmait d’ailleurs que la tambouille maison (basée sur un questionnaire diffusé aux salariés), démontrait qu’en 2009 « quasiment 80% des managers et 60% des collaborateurs se déclarent satisfaits de leurs conditions de travail [14]». Selon Mathias Girel, ce type de contre-étude vise plusieurs objectifs, notamment celui de « se couvrir en cas de procès » et de « retarder les mesures [15]». La rhétorique du numéro 2 porte, sans aucun doute, cette ambition : « Quand je vois cela, j’ai le sentiment que l’on fait les bonnes choses sur la bonne voie et que l’on embarque nos équipes derrière nous [16]».

La première condition remplie, fallait-il encore, dans un second temps, mimer la science pour tenter d’atténuer la menace que représentent les sciences sociales dans cette affaire. L’on pourrait voir, dans ce deuxième temps de la démarche, une forme de scientisme dont Susan Haack, dans son article « les six signes du scientisme », évoquait qu’il pouvait se concrétiser dans « l’adoption de postures, de façons d’être et de parler des scientifiques (un décorum souvent éloigné des usages réels) [17]». N'est-il pas précisément question de cela lorsqu’est évoquée, par France Télécom, l’absence de rigueur de l’étude Technologia ? Faisant valoir l’influence médiatique sur les entretiens réalisés par le cabinet, France Télécom évoque une libéralisation manipulée de la parole des salariés sur le mode : “Vous tendez le micro aux salariés, et donc ils se plaignent”. La carte du biais cognitif joué, la parole est rendue à Fanny Jedlicki , docteur en sociologie et participante à l’étude technologia. Cette dernière insiste sur l’empiricité de l’étude (80 000 réponses à un questionnaire accompagné d’entretiens de terrain) tout en rappelant la méthode d’élaboration du questionnaire reflétant, du reste, l’attention que les sciences sociales lui portent : « un questionnaire scientifique : on choisit l’ordre de chaque mot, il faut choisir les termes qui doivent y être ou ne pas y être pour avoir des résultats valables, mais c’est parmi l’ensemble des effectifs de France Télécom que les personnes interrogées de visu ont été tirées au sort pour éviter tout biais de sélection ». Deux études, deux postures, les sciences sociales s’en sortent victorieuses …


La reconnaissance juridique du «harcèlement moral institutionnel» : une victoire pour les sciences sociales !

Le 20 décembre 2019, c’était la victoire des sciences sociales ! La 31e chambre du tribunal correctionnel de Paris a reconnu le « harcèlement moral institutionnel » exercé à l’encontre des employés de France Télécom. Selon la présidente, « Le harcèlement moral peut avoir ses racines profondes dans l’organisation du travail et dans les formes de management [18]». C’est un véritable tournant qu’emprunte le droit pénal du travail ! Désormais, la qualification de harcèlement moral peut dépasser la subjectivité managériale pour s’objectiver dans l’organisation même du travail.

L’émergence d’une telle notion juridique scelle ainsi la manière dont certains courants des sciences sociales se figurent le rôle et la place de l’individu dans l’entreprise, à l’instar de la sociologie du travail nous apprenant que l’organisation du travail est prescriptive de certains types de comportements. Ce n’est donc pas du côté du management intermédiaire (middle management) subissant les injonctions managériales qu’il fallait rechercher une responsabilité institutionnelle mais bien du côté des « initiateurs d’une politique de déflation des effectifs à marche forcée […] ayant pour objet la dégradation des conditions de travail [19]», respectivement messieurs Lombard (PDG), Barberot (DRH) et Wenès (numéro 2). Assurément, l’organisation du travail impose un ensemble de règles collectivement reconnues, lesquelles fournissent aux salariés des raisons d’agir indépendantes de leurs désirs. Autrement dit, pour reprendre le concept « d’intentionnalité collective » de John Searl, le salarié acquiert des dispositions pour répondre de manière adéquate à la structure de règles développées par l’institution elle-même. Il en résulte donc une allégeance du middle management aux impératifs tacites forgés par les usages et les pratiques, sorte d’habitus bourdieusien. Si, comme l’indique Julien Mucchielli, « le harcèlement moral au travail peut être aussi un phénomène collectif [20]», cette décision montre à quel point la circulation des concepts et modes d’analyse tirés de la sociologie ont réussi à pénétrer l’antre juridique, notamment par la terminologie employée lors du procès : « phénomène collectif », « organisation du travail », « formes de management », « collectif de personnels ».

Espérons que les facultés de droit intègrent de plus en plus l’interdisciplinarité dans leurs enseignements afin d’éviter l’illettrisme vis-à-vis des SHS, et ce, au profit d’une culture partagée favorisant la reconnaissance juridique de certains cas complexes. Si l’exposé du modus operandi propre aux sciences sociales réussit à convaincre en l’espèce, il est peut-être grand temps (…si l’entreprise a encore un rôle social !!!) de penser la création de points de contrôles externes constitués d’experts, et ce, aux fins d’alerter les états sur les dérives managériales actuelles de ces mastodontes économiques.

Sources :

[1] « Partie de la philosophie qui s’interroge sur la façon dont apparaissent et existent les phénomènes sociaux en général » (http://encyclo-philo.fr/, 2017, rubrique « ontologie sociale »)


[2] Consiste à écarter tout jugement de valeurs de la démarche sociologique


[3] Sociologue allemand de la fin du XIXe et du début XXe siècle


[4] Sciences Humaines et Sociales


[5] Robert Proctor a notamment écrit Cancer Wars (1995), Golden Holocaust (2011)


[6] Le terme « science » est ici entendu comme « une recherche procédant par essais et erreurs, et par résolution constante de nouveaux problèmes. Le modèle de la science est désormais bien plus celui de l’enquête » et non pas celui de « l’approximation incessante vers un ensemble de vérité éternelles et universelles » (Claudine Tiercelin, 2011)


[7] Mathias Girel, « Agnotologie : mode d’emploi »


[8] Ibid.


[9] Linhart, Daniele. « 1. Voyage au pays des anthropreneurs », , La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, sous la direction de Linhart Daniele. ERES, 2015, pp. 15-60


[10] Ibid.


[11] Cabinet spécialisé dans la prévention des risques liés au travail.


[12] M.Ba., « Stress : l'enquête qui accable France Télécom », in Le Figaro, décembre 2009


[13] Julien Mucchielli, « Procès France Télécom : « Une souffrance rarement atteinte » », in Dalloz actualité, 12 juin 2019


[14] Béatrice Bouniol, « Au procès France Télécom : « Le meilleur des mondes, vous voyez ? » », in La Croix, 7 juin 2019


[15] Mathias Girel, « Agnotologie : mode d’emploi »


[16] Béatrice Bouniol, « Au procès France Télécom : « Le meilleur des mondes, vous voyez ? » », in La Croix, 7 juin 2019


[17] Susan Haack « Six signs of scientism » dans Logos & Epistémé, III, 1, 2012, pp. 75-95.


[18] L’Obs avec AFP, « Procès France Télécom : extraits d'un jugement inédit », in L’Obs, 20 décembre 2019


[19] Julien Mucchielli, « Procès France Télécom : « Le harcèlement moral au travail peut être aussi un phénomène collectif » », in Dalloz-actualité, 20 décembre 2019


[20] Ibid.

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