• Pauline G.

La kinésithérapie et les maux du travail

- Notre corps parle-t-il pour nous ? -

La définition de la santé proposée par l’OMS ne fait référence à aucune mesure précise permettant de la quantifier. Ceci s’explique justement en raison du fait que l’évaluation de cet état de bien-être complet croise des paramètres subjectifs complexes que sont l’état de bien-être physique, mental et social. Ces différents éléments définitionnels de la santé peuvent également poser la question de leurs intrications et notamment celle des rapports entre santé physique et psychique.

La kinésithérapie, en tant que science thérapeutique du mouvement, pourrait-elle déceler, à partir d’une pathologie identifiée, un état de santé psychique en berne ? Quel rôle le professionnel kinésithérapeute peut-il ou doit-il jouer face à des patients dont les maux physiques seraient intrinsèquement liés aux maux psychiques issus du travail ?

Pour tenter d’apporter des éléments de réponses à ces questions, nous nous appuierons sur l’interview de Marie Wacrenier, kinésithérapeute du sport exerçant à Sophia Antipolis au sein du cabinet Em4S Sophiasis, que nous avons eu le plaisir de rencontrer.


De prime abord, avez-vous une approche davantage axée sur les personnes (leur vie, leur mode de travail) ou leurs symptômes (aspect factuel) ?

Dans quelle mesure prendre la liberté de parler du style de vie de la personne permet un meilleur diagnostic ?

Tu ne rééduques pas un symptôme mais une personne !

Lors de la première séance je reste factuelle et pose des questions de bilan dites “de base” concernant ses symptômes. Progressivement et au fil des séances, je vais l’interroger sur sa vie familiale, professionnelle et sportive. Je m’intéresse à ses loisirs, ses habitudes, dans l’optique première de comprendre son mode de vie afin de lui proposer, par la suite, un protocole de soins adapté. Ces questions restent des questions de bilan mais au fur et à mesure des séances je vais toujours creuser un peu plus loin. Par exemple, je suis moi-même très intéressée par l’alimentation. J’ai suivi une formation en micro-nutrition qui m’aide dans certains cas à dresser des parallèles entre les douleurs du patient, son mode de vie ainsi que sa manière de s’alimenter. C’est un point que j’aborde fréquemment avec mes patients lorsqu’ils souffrent de blessures à répétition ou d’importantes douleurs articulaires. En résumé, l’approche avec le patient est d’abord factuelle mais également intime dans la durée : Tu ne rééduques pas un symptôme mais une personne !


Nous comprenons donc que l'approche du patient est systémique car il y a un ensemble de facteurs, comme l’alimentation, que vous recherchez afin de mieux cerner votre patient ainsi que les soins à lui prodiguer.

J’imagine que certains patients se confient plus ou moins facilement … La routine de soin permet-elle une libération progressive de la parole ?

La consultation s'arrête rarement à des conversations traitant uniquement des douleurs physiques du patient

Bien sûr ! L’avantage de la profession est aussi de pouvoir installer, en fonction du nombre de séances données, une récurrence, une routine avec le patient qui revient de semaine en semaine. Effectivement, le fait de suivre une personne dans la durée va nous permettre de mieux déceler sa personnalité, son mode de vie. Le suivi en kinésithérapie, qu’il se réalise de manière ponctuelle sur un nombre de séances limitées ou dans la durée, s’accompagne toujours selon moi du récit de vie de la personne. Ainsi, sans forcément entrer dans le domaine de l’intime et du personnel, la consultation s’arrête rarement à des conversations traitant uniquement des douleurs physiques du patient. Plus ils ont l’habitude de me voir et plus ils ont tendance à se confier facilement, c’est tout à fait normal.


De ce fait, le kinésithérapeute semble avoir une place d’observateur clef ! Si la libération de la parole est rendue possible par la routine de soin, avez-vous aussi constaté au quotidien une corrélation entre maux physiques et psychiques ?

Plus précisément, avez-vous aussi repéré des récurrences entre l’apparition de certains maux physiques et les discours de vos patients relatifs au travail ?

Je dois l’avouer, parmi mes patients, beaucoup se plaignent fréquemment de leur travail : il peut s’agir d’une certaine insatisfaction professionnelle, d’un manque d’épanouissement ou d’un état de mal-être quotidien. En revanche, je pense que l’association mal-être physique et mal-être psychique n’est pas systématique. Cependant, je reste convaincue que la pathologie physique est pour beaucoup le reflet d’une tension ou d’une souffrance psychique mal gérée. C’est pour moi très délicat d’objectiver cette association psychique-physique dans la pratique de mon métier dans la mesure où je ne peux avancer aucune preuve de cette affirmation.

Dans l’ancien cabinet où j’exerçais, j’ai suivi certains patients victimes d’AVC et ces patients avaient justement subi des années de stress psychologique en amont…. Cela fait écho aussi à d’autres patients qui m’avaient confié avoir vu se déclencher des symptômes physiques à la suite d’un traumatisme psychologique important.

Je reste convaincue que la pathologie physique est pour beaucoup le reflet d’une tension ou d’une souffrance psychique mal gérée

Dans un contexte où le bien-être au travail est jugé de plus en plus important, j’ai tout de même remarqué, au fil de mes sept années de pratique dans différents cabinets et régions de France, que beaucoup de professions ont vu leur temps de travail augmenter. Je fais notamment référence aux cadres que je soigne et qui ont parfois des difficultés à s’octroyer un espace de temps libre pour reposer leur corps et leur esprit. Lorsque je donne des protocoles de rééducation à effectuer, en parallèle des séances au cabinet, certains avouent ne pas arriver à prendre le temps de les faire. Il est certain que le surmenage, la sensibilité et l’exposition du patient au stress ou à la pression constante sont avant-coureurs de maladies ou de blessures...

Il y a selon moi une sorte de boucle infernale qui se crée : lorsqu'un patient connaît une pathologie qui s’installe dans la durée, il sera d’autant plus impacté dans sa vie et son quotidien ce qui, bien évidemment, génère un impact psychologique plus important. Le patient est alors contraint de changer ses habitudes, d’écouter plus son corps, ses ressentis ; ce qui n’est pas toujours une tâche aisée à accomplir ! Et j’en sais quelque chose ! (rires)


A vous entendre, on perçoit tout de même qu’il peut y avoir un lien, même invisible, entre la survenance de pathologies physiques et certains troubles psychiques ou “désordres psychologiques”.

Pour rester dans le thème du surmenage professionnel, avez-vous repéré des signes physiques avant-coureurs du burn out?

Honnêtement, depuis mon arrivée dans la région des Alpes-Maritimes, je suis moins exposée à ce genre de cas dits de “burn out”. Nous avons une communauté sportive très active à Sophia Antipolis. De nombreux travailleurs arrivent à faire du sport sur leur pause déjeuner dans un cadre plutôt agréable et à garder un certain équilibre de vie. Ça doit être spécifique au sud de la France ! (rires)

Néanmoins, durant mon parcours, j’ai quand même pu déceler certains signes physiques annonciateurs d’un état de surmenage. Pour ma part, sans entrer dans de quelconques considérations sexistes, je pense qu’ils sont bien distincts chez l’homme et la femme. Chez la femme j’ai remarqué des douleurs souvent concentrées au niveau des cervicales accompagnées de raideurs mais aussi, parfois, des crises de larmes en pleine séance… Souvent ces mêmes patientes se confient sur leur état de stress permanent qui s’accompagne la plupart du temps d’un manque de sommeil dû à des insomnies. Chez l’homme en revanche, j’ai pu observer une augmentation des douleurs musculaires et articulaires qui s’accompagnent d’une fatigue chronique.

Chez la femme, j’ai remarqué surtout des douleurs concentrées au niveau des cervicales accompagnées de raideurs (...) Chez l’homme en revanche, j’ai pu observer une augmentation des douleurs musculaires et articulaires qui s’accompagnent d’une fatigue chronique

Sans tomber dans une vulgaire caricature misandre, au contraire d’une femme, un homme va toujours tenter de rationaliser et éviter de s’interroger sur le côté psychologique du problème. Les réactions de chacun face à un état de surmenage sont différentes mais je trouve que certaines manifestations physiques ne trompent pas.


Face à des patients qui se retrouvent dans de telles situations de surmenage, comment êtes-vous amenée à réagir ?

Est-ce que votre métier vous conduit à jouer le rôle de conseiller voire de lanceur d’alerte ?

Oui tout à fait, ça n’est jamais simple mais je suis persuadée, en tant que kinésithérapeute, que mon rôle est aussi de faire prendre conscience au patient de son trouble psychique. Mon objectif ultime est que le patient aille mieux dans tous les sens du terme. Je ne prétends jamais lui dicter sa conduite mais j’essaie simplement, dans ces cas-là, de lui donner une autre vision ou manière de percevoir les problèmes qui le handicapent.

Je suis amenée sans aucun doute à sortir de ma zone de confort. Certes la profession exige de faire preuve d’empathie et d’être à l’écoute de ses patients, mais je vais souvent au-delà de ces impératifs : très souvent je suis sollicitée pour exprimer mon avis personnel par rapport à telle ou telle situation. Je le donne mais précise bien entendu qu’il ne remplacera jamais celui d’un thérapeute psychologue ou psychiatre.

Je tente d’avoir une approche globale dans ma pratique et je fais appel aux enseignements que j’ai reçus notamment en psychologie, sophrologie et initiation à la médecine chinoise. Le protocole de soins n’est jamais identique d’un patient à l’autre…


On parle souvent de l’ergonomie de l’espace de travail. La manière dont nous travaillons, debout, assis, derrière un bureau ou en extérieur aurait de réelles répercussions sur notre santé.

Etes-vous de cet avis ?

On détecte souvent les mêmes pathologies ‘de bureau’ à savoir les cervicalgies, les épicondylites, lombalgies…

Oui… Cependant ce que nous constatons encore trop souvent est que l’ergonomie du lieu de travail n’est pas toujours bien pensée. Pour pallier certaines déficiences, je dispense souvent aux patients des conseils basiques afin qu’ils les mettent en pratique dans leur espace de travail. Je ne peux malheureusement jamais vraiment contrôler. Je déplore encore trop fréquemment le manque de moyens accordés à l’aménagement et l’organisation de l’espace de travail qui est pourtant vitale pour les générations d’actifs d’aujourd’hui et de demain. Par exemple, je sais que certaines chaises spécifiques ou dites ‘adaptées’ sont tolérées par les entreprises mais encore pour beaucoup aux frais du salarié. De nos jours, les gens prennent progressivement conscience qu’une position statique, assise, pendant toute une journée de travail, a des répercussions sur le salarié. On détecte souvent les mêmes pathologies ‘de bureau’ à savoir les cervicalgies, les épicondylites, lombalgies…. Les personnes qui travaillent particulièrement en force sur des métiers de chantier, par exemple, ont souvent des maux de dos plus aigus dont la chronicité fluctue selon la charge de travail et les périodes.


Face à un tel constat, que pensez-vous de la place de la kinésithérapie en entreprise ?

La kinésithérapie devrait aussi être considérée à mon sens comme une médecine de prévention et pas seulement de rééducation

Mon avis est que la kinésithérapie a et aura un rôle très important à jouer dans tous les types d’entreprise. Le rôle est d’abord préventif comme, par exemple, à travers la mise en place de techniques de mobilisation et de relaxation lors des pauses déjeuner.

Avec un peu d’expérience, un kinésithérapeute peut être à même de faire des minis ateliers en entreprises afin de former et de conscientiser les esprits.

En France, je trouve qu’on attend d’être mal ou d’avoir mal pour aller consulter. On a une culture du soin qui nous pousse à consulter qu’après l’apparition d’une douleur physique. Or, parfois, avec une simple prévention et une meilleure écoute de son corps, on évite certains désagréments. La kinésithérapie devrait aussi être considérée à mon sens comme une médecine de prévention et pas seulement de rééducation.


Source :

Propos retranscrits- Interview Mars 2020 - Marie Wacrenier- Kinésithérapeute du sport

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