Pseudo-philosophons des entreprises pseudo-humanistes !

Mis à jour : avr. 4


Il semblerait que l’air helvétique détienne quelques vertus cathartiques. Fin janvier 2020, une ribambelle d’acteurs d’horizons hétéroclites a pénétré le pays de la perpétuelle neutralité pour s’atteler à repenser, notamment, le capitalisme contemporain et ses dérives tant sur le plan social qu’écologique. A Davos, lors du Forum économique mondial, les plus pessimistes sonnaient le glas d’un système chrématistique n’ayant pour fin que l’accumulation de l’argent et, par conséquent, le creusement des inégalités. C’est en tout cas ce que rapporte Marc Benioff : « Cette obsession que nous avons de maximiser les profits pour les actionnaires a conduit à d’incroyables inégalités et à une urgence planétaire ».

Prise de conscience globale ou simple hasard du calendrier, les propos tenus à Davos ont trouvé, la même semaine, un prolongement bienvenu lors du dixième anniversaire du Parlement des Entrepreneurs d’Avenir qui s’est tenu au siège de l’OCDE à Paris les 22 et 23 janvier dernier. Cet événement, ayant réuni près de huit cents sociétés françaises, a été l’occasion de fixer le cadre et le cap. Comme l’indique Jacques Huybrechts, fondateur du parlement, les questions qui seront abordées en 2020 toucheront, entre autres, au renouvellement de l’économie, du management, du droit, et ce, par l’intégration d’une réflexion résolument tournée vers l’écologie et axée sur le thème « Humanisons le progrès ». A l’heure où l’épidémie de coronavirus fait rage, certains s’inquiètent de la bonne santé … de l’économie. 1670 décès de chinois et moi, et moi, et moi, John Plassard, spécialiste en investissements à la banque Mirabaud, je m’interroge sur le fait de savoir « combien de temps l’épidémie va durer » parce que la consommation chinoise des produits de luxe, comprenez bien, c’est quand même 35% de la consommation totale.

Ce type de déclaration laisse tout de même un arrière-goût un peu amer. Alors, pour très ambitieux que soit ce projet d’humanisation, reste à s’entendre sur le terme et le sens de ce dernier. Cette volonté des entreprises consistant à donner forme humaine au progrès interpelle. Est-ce à dire que le progrès se serait produit sans l’homme au point qu’il faille désormais que ce dernier se ressaisisse de la question ? Sauf à imaginer l’influence toute transcendante d’une loi régissant le progrès, il semblerait, au contraire, qu’aux yeux de nos entreprises le progrès puisse faire l’objet de quelques humanoïdes amendements. Assistons-nous à l’aveu d’un progrès qui se serait depuis lors forgé sur des valeurs non-humaines ? si tel est bien le cas alors quel sens attribuer à ce processus d’humanisation au juste ? Quelle ligne de démarcation font-ils entre l’avant et l’après ? De quelle humanité parlent-ils ? L’on me dira que ces questions sont trop abstraites, trop philosophiques, sans rapport avec l’entreprise… Eh bien, tentons de pseudo-philosopher le temps d’un instant, tentons d’apporter un éclairage sur ce que peut vouloir dire « humaniser le progrès » pour une entreprise en 2020 …


La question du destin de l’homme et de ce qui fait sa spécificité fait l’objet d’une littérature abondante et de vives controverses. Hier envisagée chez les grecs à mi-chemin entre les animaux et les dieux – partageant avec les premiers la mortalité, avec les seconds la rationalité -, l’humanisme de nos entreprises s’était récemment, semble-t-il, radicalisé de part et d’autre de l’ hellénistique dichotomie. Prenant tantôt les traits du post-humanisme faisant de l’homme un dieu algorithmique immortel qui fusionnerait un jour avec l’ordinateur, tantôt les traits d’un éco-humanisme rappelant à l’homme sa finitude animale au profit d’une nature qu’il faut préserver pour la survie des espèces, il est important de bien saisir que d’une certaine conception de l’humanisme dépendent certains types d’actions. Du post-humanisme découle, par exemple, un investissement excessif des entreprises pour l’intégration de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies ; de l’éco-humanisme des initiatives, à l’échelle des organisations, visant à restreindre les excès de l’activité anthropique pour un impact positif sur la société (engagement associatif, réduction des déchets produits par les salariés …). Mais, semble-t-il, ces deux postures seraient dépassées - certains commentateurs ayant même affirmé “L’ère post-RSE a commencé”. Déjà ?!


Pour tout vous dire, à la suite de la visualisation du générique de présentation du parlement 2020 (disponible sur youtube), j’ai pris peur… une Énième vidéo bien marquetée croisant des images de dauphins, d’éoliennes, de produits bios, et … Greta Thunberg. Tout ceci me rappelait ces RH qui vous vendent du bonheur alors que les dérives managériales affectent de plus en plus le sens du travail, ou encore les open spaces de ces entreprises dont les ornements fleuris et la texture bois flotté des bureaux vous la feraient presque passer pour éco-responsable. Bref, ça sentait la supercherie, donnant par là même une impression de rien de neuf ou de déjà-vu. Pourtant, en creux, c’est une vive remise en question du capitalisme que l’on trouve : un modèle dont « l’une des plaies est l'actionnariat capitaliste » selon le président de Biocoop. Critiques parfois suivies de promesses pour plus de régulations ou appelant à l’élaboration de modèles alternatifs. L’ère post-RSE sera-t-elle anti-capitaliste ? 2020 sera-t-elle l’année d’initiatives visant à transformer le modèle dominant ? L’entreprise capitaliste, prise dans un marché hyper compétitif où l’efficacité salariale n’a d’autre dessein que la satisfaction des actionnaires, saura-t-elle se réinventer ?

Si le terme humanisme renvoie à ce “NOUS” collectif fondé sur ce que les hommes doivent avoir en partage en raison d’un devoir-être fixé à la lumière d’une certaine morale, il est aussi ce qui en l’autre est reconnu en soi-même. Certains esprits chagrins se rappelleront donc que “l’homme est un loup pour l’homme”, donnant ainsi de bonnes raisons de nous saper ce projet d’humanisation avant même qu’il ait commencé.

Comme me l’avait un jour indiqué un Professeur, la meilleure réponse que peut apporter la philosophie prend souvent le visage d’une nouvelle question. Ne vous en déplaise donc, voici ma réponse : Le modèle actuel n’est-il pas connaturel à ce penchant que l’humain a pour le pouvoir au point qu’il soit impossible de le changer ?

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